Je n’ai pas eu le temps de faire grand-chose depuis mon dernier article. En fait si, j’ai fais des tonnes de choses. Mais je n’ai pas pris le temps de me consacrer à cette activité qui reste tout de même extrêmement plaisante.
Cette fois-ci je n’ai pas envi de parler des mes études. J’ai des centaines de choses à raconter, mais pas cette fois. L’envi d’écrire m’est venue avec la lecture de cet article : http://fluorette.over-blog.com/article-roger-90-ans-65388926.html
Une petite histoire très touchante qui me rappel quelque chose au fond de moi qui restera toujours là.
La gériatrie est une discipline très particulière. Elle fait très peur. Tout autant aux soignants qu’aux accompagnants. C’est vrai que côtoyer la vieillesse au quotidien nous rappel que finalement nous sommes tous destinés à finir notre vie d’une façon ou d’une autre.
Pendant ma première année de médecine je me suis présenté au bureau des recrutements de l'hôpital de ma ville. J’y ai déposé un dossier de candidature pour être Agent de Service Hospitalier (En quelque sorte l’homme à tout faire de l’hôpital, son rôle peut aller du ménage à la même activité que les aides soignants dans certains services). Quelques semaines plus tard on me propose un poste durant l’été dans un Établissement Hospitalier pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD).
À ce moment-là j’ai la peur que beaucoup de monde a devant la vieillesse. Pas envi de voir cela en face, peur de ne pas savoir quoi faire ou quoi dire. Peut-être est-ce autre chose, enfin moi c’est ce qui me faisait peur. Ma mère me disait de ne pas accepter, que j’étais trop jeune pour ça. C’est vrai qu’à 18 ans à peine, pour quelqu’un qui n’a jamais travaillé à l’hôpital, qui n’a jamais vu un mort et qui n’a pas fait grand-chose de bien palpitant dans sa vie c’est une grande aventure.
Tout ça pour dire que j’ai pris le poste et que je ne le regrette pas...
J’ai été très bien accueilli, autant par l’équipe que par les résidents. C’est un travail très difficile au quotidien, il y a très peu de personnel et beaucoup de choses a faire. Ce n’est pas le but de mon article donc je n’en dirais pas plus. À l’occasion d’un autre surement.
Au fur et mesure des jours je découvre les lieux et la vie de cet hôpital un peu hors norme ou les résidents sont hospitalisés mais où leur chambre est considérée comme une partie privée qui leur appartient. Je tisse des liens plus ou moins importants avec certains.
Il y a une relation en particulier dont je veux parler. Ce n’est pas celle ou je me sentais le plus à l’aise mais c’est certainement celle qui m’a le plus marquée. Cette relation s’étend sur 2 ans car après un premier été j’ai re-postulé pour le même poste l’été suivant.
Madame Y est une toute petite dame. Elle est vissée dans son fauteuil du matin au soir. Elle a son caractère et n’apprécie pas vraiment les hommes. Rien qu’en la regardant on peut voir une vie de bonne catholique qui s’est toujours donnée pour les autres et peu pour elle. Elle a une fille qui vit très loin et qui ne vient jamais.
Quand on lui parle elle est parfois lucide et souvent ailleurs. Du haut de ses 99 ans elle m’impressionne. Lorsque le soir nous faisons la tournée des chambres pour mettre au lit nos résidents, j’essaye d’éviter sa chambre et je laisse un collègue faire. Il n’y a pas vraiment de raison outre le fait que je ne me sens pas à l’aise avec elle.
Les jours passent et un jour d’aout pour le gouter, je rentre dans cette chambre que d’habitude j’évite. Je trouve madame Y a côté de son lit, une enveloppe entre les mains. Elle a du mal à l’ouvrir. Je m’approche d’elle et m’accroupis près d’elle. Je lui demande si je peux l’aider. Elle me tend l’enveloppe et me dis que c’est une lettre de sa fille.
Dans l’enveloppe il y a une carte postale. Sur le dos une photographie d’une montagne pleine de verdure. Il n’y a pas écrit grand-chose de l’autre côté, elle me demande de la lui lire.
Je ne me souviens plus exactement ce que cela disait, mais surement quelque chose comme ça :
Maman,
Nous pensons fort à toi. Joyeux anniversaire pour tes 100 ans !
Nous passerons te voir bientôt.
Tes arrières petits enfants t’embrassent
Cécile
Lorsque je relève les yeux vers madame Y je la vois en larme. Des larmes de joie ! Elle me prend la carte de mains et la serre contre son coeur tout en sanglotant. Elle me répète que c’est une carte de sa fille pour son anniversaire ! Il ne lui reste que quelques dents mais elle les exhibe avec un large sourire.
Je suis resté avec elle quelques minutes à discuter de sa fille et de son anniversaire.
En sortant de sa chambre j’était totalement sonné. J’avais lu à une dame de 100 ans la carte de sa fille le jour de son anniversaire.
C’est en racontant cela que je me rend compte que je n’ai aucun talent de narration car pour moi c’est un très grand souvenir, mais je n’arrive pas a le faire ressortir dans mes mots. Quoi qu’il en soit, à partir de ce jour, je n’ai plus évité la chambre de Madame Y.
Madame Y est décédée un an plus tard, avant d’atteindre ses 101 ans. Quand je suis revenu travailler l’été suivant, il n’y avait quasiment plus rien de lucide chez cette dame qui avait beaucoup maigri et qui restait au lit toute la journée. Elle serrait constamment contre elle un ours en peluche blanc et pleurait à longueur de journée sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit.
Toute l’équipe savait que le départ était pour bientôt. De mon côté j’évitais soigneusement de rentrer dans la chambre, de peur de la trouver sans vie.
Elle est morte dans son sommeil, un dimanche matin à 5 heures. Lorsque je suis arrivé le lundi suivant, sa porte était ouverte et la chambre déjà vidée de tout ce qu’elle contenait. A la fin de la journée, dans la salle des infirmières était posé un dossier marqué du nom de Madame Y.
Il contenait tout ce qui reste de la vie de Madame Y. De nombreuses feuilles écrites à plusieurs années de différence laissaient apparaitre une écriture de plus en plus étirée et de plus en plus tremblotante. À de nombreuses reprises on pouvait lire « Moi, Madame Y, saine de corps et d’esprit» Et suivait une liste de donations.
La plus récente était quasiment illisible et contenait simplement quelques mots dont :
- Que l’ours en peluche soit donné a ma fille, en souvenir de sa soeur.
On me dit plus tard, que cet ours qui nous paraissait à tous bien insignifiant était en fait la dernière chose qu’il restait a Madame Y de sa première fille décédée 30 ans plus tôt.
Il y avait aussi dans le dossier un bon au porteur de 20 000 francs, périmé depuis 10 ans...
En refermant le dossier je me dis que sûrement personne ne relirait ceci et que malheureusement il n’y aura plus beaucoup de personnes qui se souviendront de Madame Y.
Je tiens beaucoup a cette histoire car bien qu’elle se finisse mal quand j’y pense ça me donne le sourire.
En rentrant à l’hôpital pour la première fois je me disais que la gériatrie était vraiment la dernière spécialité que j’aurais voulu faire. Aujourd’hui je ne me refuse pas cette option. Il ne faut pas rester sur des apriori !
M. X